Jean-François Leroy :
Quatre hypothèses



Dans le catalogue monographique de Jean-Francois Leroy, pour le Prix de peinture | Novembre à Vitry 2014





Verifiche picturales.

Soit treize constats photographiques, treize occurrences d’une même feuille de bois découpée et peinte en vert.

Rocking chair (2014) croise quelques-unes des lignes de force qui sous-tendent la production plastique de Jean-François Leroy : le statut changeant des œuvres, les possibles évolutions d’une sculpture et quelque chose d’une réflexion sur « la mémoire des formes ». Comme on le dit d’un matelas. Comme on le dit en hantologie. Les matériaux impriment aux sculptures leurs couleurs, mais aussi leur poids. Poids qui détermine les mouvements de l’œuvre, l’instant où elle est arrêtée ; et qui, associé aux souvenirs de mobiliers urbains ou domestiques, lui confère souvent une dimension anthropomorphique (Assis / couché #1, par exemple).

Les treize vues de Rocking chair évoquent, mutatis mutandis, l’une des « vérifications » d’Ugo Mulas : Prova della Verifica 3. Il tempo fotografico. A J. Kounellis. Sur cette planche-contact, réalisée entre 1969 et 1970, trente-six vues quasi identiques d’une salle avec un piano où, durant tout le temps d’une exposition, Jannis Kounellis fit jouer deux fois par jour un extrait de Nabucco de Verdi. Avec Rocking chair, le temps photographique (cette troisième « vérification ») devient un temps processuel, celui de l’atelier, des tentatives. Où le pictural devient cet espace qui réconcilie le faire du sculpteur et le pouvoir de l’image. CQFV. Ce qu’il fallait vérifier.

Folding the studio.

Soit un bureau d’étude, à la dimension programmatique. Un studiolo en réduction, aux faux-airs de meuble en kit suédois. L’œuvre est née de la découpe et de l’assemblage d’une ancienne sculpture.

On y retrouve quelques gestes récurrents et signifiants : le réemploi de matériaux, l’absence de fixation, l’efficacité de l’épure immédiatement contredite par un détail too much – un scotch-miroir, un bibelot animalier, etc. ; ici, un néon courbé comme une échelle de piscine. C’est qu’il ne s’agit pas de laisser « l’œil et l’esprit » se reposer non plus... On y retrouve donc l’antagonisme des formes constituant ce répertoire improbable d’objets-leurres, étranges Prouns dialoguant sur un même mur que ce soit à l’atelier ou dans les expositions.

On y retrouve enfin, surtout, la dualité à l’œuvre dans la méthode de travail de Jean-François Leroy : où l’importance d’une pratique d’atelier ne laisse pas oublier un goût pour le projet et la projection (via, notamment la maquette ou les allers-retours entre bi et tridimensionnalité). Quelque chose de l’espace – celui de l’œuvre, de l’atelier, de l’exposition – comme un accordéon spatiotemporel avec ses plis (omniprésents) et ses effets de perspective.

Fenêtre sur mur.

Soit une propension certaine à redéployer l’espace à partir de surfaces planes pour mieux l’enfermer sur lui-même, et le regardeur avec.

Comme cette main courante se déroule, s’échappe et finalement enserre l’architecture (Main courante #3, 2015). Plus encore : comme les écrans, parements et autres fenêtres aveugles qui dressent leurs surfaces tout à la fois d’occultation et de projection. Jean-François Leroy dédouble les murs ou rehausse les planchers comme dans un Sketch up à échelle 1:1, joyeusement coloré et anxiogène.

On se heurte – au propre et au figuré – à l’indéniable séduction visuelle d’une installation telle que fenêtre sur mur.

Et l’on songe à cette désespérante manie qui consiste à garder l’enveloppe externe intacte pour détruire la structure interne en toute impunité : du façadisme architectural aux stratégies militaires décrites dans À travers les murs d’Eyal Weizman (2008).

Ailleurs cependant, souvent : des lames, sur des stores ou dans l’espaces, comme des persiennes. Pour faire faire circuler le regard, pour « voir et ne pas voir ».

La peau des choses (encore, toujours).

Soit une célèbre formule de Maurice Merleau-Ponty où il s’agit de « crever, en peinture » cette fameuse peau. La peau de la peinture, certes. Mais ne parle-t-on pas également de peau du bâtiment en architecture ? Une peau – des peaux – que l’on retrouve partout dans le travail de Jean-François Leroy : crépi, moquette, contreplaqué, Placoplâtre. Le recouvrement comme première expérience picturale. Sauf qu’il s’agit de la peinture « dans son champ élargi » et que, dans ce champ élargi, feuilles de bois ou de linoléum se trouvent souvent pliées, repliées. Comme la moquette mal fixée d’un couloir de bureaux préfabriqués. Gare à ne pas se prendre les pieds dans ce piège conceptuel. Il y a des tombés, des drapés, aussi.

Et des trouées dans ces motifs caractéristiques de la peinture et de la sculpture classique. Ici, un demi-cercle détouré dans un écran de projection (Écran, 2014) ; là, une bâche publicitaire jaune savamment plissée, contrainte par son cadre à l’instar des affiches publicitaires chues dans le caisson lumineux et dans laquelle l’artiste a découpé un triangle comme une ouverture sur un fond littéralement réfléchissant.

Une image publicitaire absente trouée d’un miroir : un jeu de ricochets spéculaires, presque infinis.


Marie Cantos, mars 2015