« Plus d’une fois,
cependant,
il m’est arrivé de penser
qu’il convenait de regarder les pierres
comme des sortes de poèmes. »
Pour le site Internet de l’artiste,
à l’invitation de PA | Plateforme de création contemporaine [Paris]
à l’invitation de PA | Plateforme de création contemporaine [Paris]
« – Suie mouillée de taches de fraîcheur – ou
va-et-vient de moire, de soieries obscures ; arbres calcinés ; des
frissons morts escaladant à nouveau leur gamme froide.
– Mille itinéraires brisés ; un labyrinthe
absolu.
[...]
– Torpeur approfondie, hantise étanche, cursive
ramassée, foudre patiente, aurore méthodique. Je prends mesure d’une autre
échelle.
– Greffes, buissons, gerbes, chardons et pointes, tout
départ d’épines que clôt brusquement leur propre dureté.
[...]
– Fusée d’artifice parmi les paroxysmes d’orages.
Elles ouvrent dans la pluie battante leurs chrysanthèmes de lumière. Les
éclairs les trouent, les traversent de leurs paraphes compulsifs.
[...]
– Les brusques fanfares de l’espace au désert. Apex de
feu : aucune périphrase ; rien que d’explosif.
[...]
Dans une vapeur
de chaudière, confirmées dans leur tranchant, des arrêtes qui
s’aiguisent ; dans la sueur de pierre et de métal, qui inventent un rasoir
inexorable, le fil transparent et sombre de l’obsidienne, la nuit devenue
couteau. »
Roger Caillois, « Notes
pour la description de minéraux noirs » (1970)1
L’auteur de ces « Notes pour
la description de minéraux noirs », l’écrivain, sociologue et critique
littéraire français Roger Caillois (1913-1978), confiait en guise de premières
lignes de son ouvrage Le Champ des signes
: récurrences dérobées, aperçu sur l'unité et la continuité du monde physique,
intellectuel et imaginaire, ou premiers éléments d'une poétique généralisée(paru en 1978) : « Je traite
les pierres avec déférence, mais en minéraux insensibles qu’elles sont et
demeurent. Je tiens les fables pour fables, avec la prudence, l’incertitude et
la crédulité qu’elles commandent. Plus d’une fois, cependant, il m’est arrivé
de penser qu’il convenait de regarder les pierres comme des sortes de poèmes et
de chercher en revanche dans les fictions la pérennité des pierres, leur
inébranlable signification, c’est-à-dire d’essayer de réunir par quelque biais
même ténu les parties disjointes et contrastées de notre indivisible
univers. »2
Les œuvres de Sandra Plantiveau ont
le pouvoir de faire irrémédiablement affleurer mes lointains souvenirs des
textes de ce célèbre amoureux des pierres. Pourtant, il n’y a guère de pierres
dans le travail de l’artiste.
Ni présentées, ni représentées. Un Mégalithe,
peut-être, en 2010. Plusieurs ? Certes. Des Éclats (2012) : entre l’organique consumé et les fragments
cristallins3. Ailleurs, un morceau d’écorce – Pin Laricio (2013) – s’affûte dans l’épure répétée du trait, au
point d’évoquer un silex, un outil tranchant exhumé des temps immémoriaux4.
Peu importe l’objet d’étude. Il s’agit de sonder la matière, de plonger au cœur
du dessin : là où l’infiniment petit rejoint l’infiniment grand.
S’il n’y a guère de pierres dans le
travail de Sandra Plantiveau, il y a cette indéniable minéralité qui pose un
voile opaque sur les formes qu’elle produit. L’opacité de la poésie au miroir
de laquelle se heurtent analyses et interprétations. « Plus d’une fois, cependant, il m’est arrivé de penser qu’il
convenait de regarder les pierres comme des sortes de poèmes... » Plus
d’une fois, il m’est arrivé de penser qu’il convenait de regarder ses œuvres
comme des sortes de poèmes. Et de rendre les armes devant elles. Accepter
d’échouer à en parler.
Peut-être parce qu’elles relèvent
également d’une pratique d’écriture : celle du dessin – et de la musique,
à certains égards. Evidemment parce qu’elles incarnent l’irréductible
contradiction d’une forme simple et complexe à la fois, constituée d’une
infinité de strates : tracées, spatiales, temporelles, etc. Parfois parce
qu’elles se donnent comme des objets irrésolus avec, pour reprendre les termes
de Paul Claudel, « un certain
espace », « un certain blanc autour » nécessaire pour « supporter » (dans tous les
sens du terme) tout poème5. « Tel
est le vers essentiel et primordial, l'élément premier du langage, antérieur
aux mots eux-mêmes, une idée isolée par du blanc », écrivait-il déjà
en 1925 dans ses Réflexions sur la poésie6.
Davantage encore que le
« blanc autour » : l’intervalle. Le terme revient en leitmotiv dans
les textes que rédige l’artiste, ainsi que dans les entretiens qu’elle donne.
Il est particulièrement intéressant parce qu’il renvoie à la distance qui
sépare un lieu d’un autre, un temps d’un autre, mais aussi un ton d’un autre en
musique. Etymologiquement, il proviendrait des dérivés médiévaux du latin intervallum, soit inter, entre, et
vallus, pieu ; littéralement : l'espace entre deux palissades. On
songe à un dessin datant de 2010, Bâton,
sorte d’étude de murs et de pieux7. L’intervalle est vacance, entre-deux.
Mais il reste avant tout un espace-temps à parcourir.
Toute la démarche de Sandra
Plantiveau réside dans cet intervalle. Elle reste ainsi mobile : car si
ses œuvres arborent une silencieuse minéralité (ou bruitiste, c’est selon),
elles n’en demeurent pas moins vibratiles et insaisissables. Les dessins, les
sculptures, les installations de l’artiste investissent les blancs qui se
dilatent et se rétractent tour à tour. On ne sait si c’est le papier (ou
l’espace d’exposition) qui bute sur le trait (ou son équivalent
tridimensionnel) ou l’inverse. Mais, en réalité, le trait n’est jamais
« frontière » puisqu’il est lui-même un intervalle qui « ouvre
et oscille »8.
De là à penser l’intervalle comme
cet « entre » qui serait aussi « antre », il n’y aurait
qu’un pas9. « C’est le processus
auquel j’ai recours qui m’importe », rappelle l’artiste. Elle
précise : « L’acte de dessiner,
c’est celui de l’expérience de la pensée et du regard. Il porte en lui les
idées d’intervalle et de devenir. [...] Il s’agit d’adopter et d’expérimenter
une attitude où l’observation est primordiale. [...] Le trait est à l’écoute,
dans une double expérience, entre une réalité physique et un imaginaire qui le
parcourt. »10 Le dessin devient alors phénomène, et le spectateur11
fait l’expérience, à la suite de l’artiste, de ce « processus », en
allant et venant lui aussi, entre sensation et connaissance.
En dépit de l’extrême minutie des
tracés, le dessin acquiert une dimension des plus physiques. Le temps de
l’observation y est rendu tangible, presque palpable. D’autant qu’il se trouve
souvent accentué par la position requise – celle, en creux, de l’artiste,
et celle, bien réelle, du spectateur : à penché sur l’ouvrage comme le
photographe sur sa table lumineuse, le scientifique sur ses lames et lamelles.
Si Sandra Plantiveau ne fait que dérouler la nécessaire implication du corps
dans « l’acte de dessiner » (cette chorégraphie retenue de
mouvements, de l’idée au trait et vice-versa), elle rejoue, outre celle du
dessinateur, la posture du graveur. Les Etats
de la matière (2012-2013), série précisément réalisée sur de grands
rouleaux de papier12, ne convoque-t-elle pas de manière lointaine les
« états » de la gravure, comme autant de passages successifs, avec
cette technique lente et rigoureuse ?
Bien sûr, nombre de dessins se
présentent au mur. L’épaisseur temporelle n’en glisse évidemment pas au
sol ! Même les dessins les plus « minimalistes » (si l’on peut
décemment utiliser l’adjectif) imposent cette qualité d’attention où tout le
corps est engagé. L’œuvre de Sandra Plantiveau est immersive : le
spectateur est happé par la finesse d’exécution, la savante architecture des
traits, qu’il se plonge dans la contemplation d’un A4 ou qu’il soit,
inversement, submergé par le quasi all-overd’un Etats de la matière de 200 x 360
cm13. Si le parcours entre les œuvres l’oblige constamment à opérer cet
ajustement du corps et du regard, d’un élément seul à une surface entièrement
saturée ou, tout simplement, d’un petit à un grand format, il n’est pas rare
que le dessin lui-même impose cet aller-retour entre une appréhension serrée et
une prise de distance plus grande. Une fois encore, l’intervalle étant cet
espace-temps à parcourir entre les différentes bribes de perception.
Le recours aux mises en espace,
récurrent, ancien, accentue cette impression d’immersion. Dès les premières
expositions, encore étudiante à l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges,
Sandra Plantiveau montre ses dessins basculés à l’horizontale, sur des tables
et/ou au sol14. Lors de l’édition 2011 de « Jeune création » (au
104 à Paris), ceux-ci deviennent les composants d’une plus vaste installation.
Les structures en bois sur lesquelles s’appuient les lourds tombés du papier ne
relèvent pas de la simple trouvaille de monstration. Peu à peu, l’espace
d’exposition devient déploiement en trois dimensions de sa pratique du dessin.
Dans Attractions, par exemple, à la
galerie Sainte Catherine (Rodez), en 2014, elle présente une feuille vierge sur
une cimaise barrée quelques centimètres plus haut d’un horizon noir : non
pas représenté au fusain mais présentant une longue branche calcinée.
Plus encore, l’espace d’exposition se fait mise en page où confronter
différents éléments : dessins à plat, enroulés, bac d’encre, rouleaux de
papier vierges ou dessinés, bâtons de bois noirci, au sol, au mur. L’en-cours
côtoie de plus anciennes productions. Ces confrontations pourraient évoluer au
fil d’une même exposition. D’ailleurs, l’artiste reprend ses dessins, parfois
des mois ou des années après.
Car la fascinante minéralité de ses
œuvres est trompeuse (à l’instar de la poésie) : rien ne doit s’y figer.
Sandra Plantiveau veille à ce que sens et formes « ricochent » de
dessins en dessins, d’accrochages en accrochages. Des « ricochets »
qui organisent la géométrie de certaines œuvres, les Bâtons notamment15. Un trait, et la structure globale du bâton,
de la composition, est modifiée. Une physique des particules dans laquelle les
associations mouvantes d’œuvres au sein des installations renvoient aux
glissements infimes – quoique fondamentaux – que peut déclencher l’ajout d’un seul
élément. Et réciproquement. Dans ce battement incessant, du micro au
macroscopique, les catégories du « figuratif » et de
l’« abstrait » perdent toute pertinence. Le monde devient un immense
« état de la matière », dont les constituants se distinguent à l’œil
nu.
Cette improbable stratigraphie
d’une matière née de ricochets formels et temporels rappelle les nombreuses
descriptions que Roger Caillois a pu livrer du Quartz fantôme, « cette aiguille de cristal habitée par
sa propre effigie », au fil de ses écrits16. Les mots de Sandra
Plantiveau eux-mêmes entrent en écho avec ceux du poète : « Lorsque je dessine, dans la répétition et
l’accumulation du trait, la matière semble entrer en vibration. Elle oscille.
Les traits plus ou moins sûrs, se répartissent dans l'espace de la feuille,
parfois au hasard des éléments, puis soudain s’assemblent et se structurent.
Une sorte de mémoire imparfaite des choses, qui s'élabore en plusieurs temps,
spontanée et intuitive tout en étant une construction précise. Le dessin capture,
il est donc question de vitesse, d'instant, de durée, de lenteur aussi. Comme
une boîte noire, il enregistre des vibrations. »17
On éprouve successivement strates
de durées et de temporalités – celles de l’observation, de la réalisation, des
reprises successives, des rapprochements féconds, etc. ; elles se
sédimentent, voire se fondent, mais, paradoxalement, demeurent visibles, à
l’instar des « vaporeux suaires successifs » du Quartz fantôme18.
Marie Cantos, février 2015
1 Roger Caillois, « Notes pour la
description de minéraux noirs » (1970), dans Pierres, suivi d’autres textes, Paris, Gallimard, Coll. NRF /
Poésie, 2013, p. 134-135.
2 Roger Caillois,
« Récurrences dérobées : Le Champ des signes. Aperçu sur l'unité et
la continuité du monde physique, intellectuel et imaginaire, ou premiers
éléments d'une poétique généralisée » (1978), dans Œuvres, Paris, Gallimard, Coll. Quarto, 2008, p. 1129.
3 Ex : Éclat, 2012 –
Encre sur papier 180g, 29,7 x 21 cm.
4 Ex : Pin Laricio #1, 2013 – Encre sur papier Fabriano 200g, 29,7 X 42
cm.
5 Paul Claudel, Œuvre en prose, Paris, Gallimard, Coll.
Bibliothèque de La Pléiade, 1965, p. 1139.
6
Paul Claudel, « Réflexions et propositions sur le vers français »
(1925), dans Réflexions sur la poésie, Paris,
Gallimard, Coll. Idées, 1963, p. 8.
7
Encre sur papier, 40 x 53 cm.
8
Sandra Plantiveau, « Entretien. Propos recueillis par Thomas Lapointe », dans
la revue Entre, n° 11,
septembre-octobre-novembre 2014, p. 28.
9
Pierre Fédida, « Le vide de la métaphore et le temps de l’intervalle », dans L’Absence (1978), Paris, Gallimard,
coll. Folio essais, no 458, 2005, p. 283-345.
10
S. Plantiveau, art. cit., p. 28-29.
11
On aimerait pouvoir le qualifier de « regardeur », mais
tout son corps entre en jeu dans l’appréhension des œuvres de Sandra Plantiveau
– installations comme dessins, y compris de petits formats.
12
Série de 9 dessins (#1 à #9) – Encre sur papier Fabriano 250g, 204 x 150 cm
environ chacun.
13 Etats de la matière, 2014 – Encre sur
papier 224g, 200 x 360 cm – Vue de l’exposition Attractions à la galerie Sainte-Catherine | L'atelier Blanc, Rodez,
2014.
14
Citons notamment : Monade en
2007 et Expérience phénomène en 2008.
15
Pour reprendre un terme employé par l’artiste lors d’une discussion de travail.
16 Roger Caillois,
« Quartz fantôme » , dans Œuvres,
Paris, Gallimard, Coll. Quarto, 2008, p. 1060. Lire également (entre
autres !) : « Mirages » dans Pierres réfléchies, Paris, Gallimard, 1975, p. 81-92.
17 S. Plantiveau, art. cit., p. 28. A Cet endroit de l’entretien,
Sandra Plantiveau cite pour partie un extrait du cartel que Pauline Guelaud
avait rédigé à l’occasion de Jeune Création.
18 R. Caillois, « Quartz
fantôme », Ibid.
– Mille itinéraires brisés ; un labyrinthe absolu.
[...]
– Torpeur approfondie, hantise étanche, cursive ramassée, foudre patiente, aurore méthodique. Je prends mesure d’une autre échelle.
– Greffes, buissons, gerbes, chardons et pointes, tout départ d’épines que clôt brusquement leur propre dureté.
[...]
– Fusée d’artifice parmi les paroxysmes d’orages. Elles ouvrent dans la pluie battante leurs chrysanthèmes de lumière. Les éclairs les trouent, les traversent de leurs paraphes compulsifs.
[...]
– Les brusques fanfares de l’espace au désert. Apex de feu : aucune périphrase ; rien que d’explosif.
[...]
Dans une vapeur de chaudière, confirmées dans leur tranchant, des arrêtes qui s’aiguisent ; dans la sueur de pierre et de métal, qui inventent un rasoir inexorable, le fil transparent et sombre de l’obsidienne, la nuit devenue couteau. »
Roger Caillois, « Notes pour la description de minéraux noirs » (1970)1